Entretien avec Johan Söderberg

Votre article porte sur des machines électroniques capables de produire des objets. De quoi s’agit-il ?

Le principe clé des imprimantes 3D est de guider les mouvements d’un outil mécanique à l’aide d’un logiciel. Elles fonctionnent comme des imprimantes régulières, mais en trois dimensions : passage après passage, une buse se déplace sur trois axes et superpose des couches de matière, le plus souvent une résine synthétique, en suivant un modèle numérisé, jusqu’à obtention du volume désiré. De la poignée de porte au vélo, les objets ainsi produits se multiplient.

Quels sont les acteurs de ces innovations ? Quel est leur projet de société ?

Les premiers acteurs à s’intéresser à cette technologie, et plus particulièrement à l’imprimante 3D RepRap, appartiennent à une communauté d’amateurs. Mais ce marché en pleine expansion suscite également l’intérêt des entreprises depuis 2009, avec pour conséquence une multiplication des conflits au sein de la communauté. Pour les amateurs, ou tout au moins les plus idéalistes d’entre eux, le but initial était de bouleverser le marché de l’ensemble des produits de grande consommation en permettant à tout le monde de fabriquer ses propres objets, plutôt que de les acheter en magasin.

Vous parlez d’émancipation illusoire. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Pour tout vous dire, c’est l’éditeur qui a choisi ce titre ! Mais il est vrai qu’il faut garder à l’esprit l’hyperbole qui entoure cette technologie. Ce qui m’intéresse le plus, ce n’est pas de briser les mythes, mais d’essayer de comprendre pourquoi l’idée d’une émancipation par la technologie est plausible pour beaucoup de gens. Comme c’est souvent le cas, le réseau d’idéalistes à l’origine de cette technologie a émis des affirmations parfois excentriques, mais toujours sincères, sur les conséquences politiques liées à l’imprimante 3D. Par la suite, leur technologie, ainsi que les espoirs qui y étaient associés, ont été récupérés par des startups et des capitaux à risque. Bien que la technologie reste la même, le potentiel d’exploitation des imprimantes 3D peut être radicalement différent selon qu’elles soient développées par un réseau d’idéalistes ou une entreprise. L’émancipation a cela d’illusoire que les idéalistes et leur technologie seront très vite marginalisés par des machines à visée commerciale.

 

 

Johan Söderberg est post-doctorant à l’IFRIS et au Laboratoire Techniques, Territoires et Sociétés (LATTS). Ses recherches portent sur une comparaison entre deux cas de régulation d’innovation “irresponsable” : le partage de fichiers et les drogues légales. En mars 2011, Johan a soutenu sa thèse au département de sociologie de Göteborg, en Suède, sur le thème Du logiciel libre au matériel d’exploitation libre : théorie critique sur les frontières du piratage

« Imprimantes 3D, dernière solution magique. Illusoire émancipation par la technologie », Le Monde diplomatique, janvier 2013, n° 706, p. 3